Retour
Article
Témoignage

Ancrage et racines par Angélique ROSALIE-REBOUT

3 min de lecture

Une question de maman qui regarde ses enfants un peu trop longtemps.

Mes enfants sont nés en métropole. Et pourtant, ils n'ont jamais dit « chez moi » en parlant de la métropole. Pas une fois. Pour eux, « chez nous », c'était La Réunion. Un endroit qu'ils n'avaient parfois même pas encore visité.

Bizarre, non ? On pourrait croire que l'ancrage se fabrique là où on naît. Visiblement, personne n'a prévenu mes enfants.

Je n'en tire aucune règle. C'est une observation et une question que je me pose.

ile de la réunion

D'où leur vient ce sentiment ?

Pas de la langue : à la maison, on parle français. Pas de la cuisine non plus : chez nous, on mange le monde entier, pas seulement des saveurs créoles.

Peut-être qu'ils ont simplement grandi avec deux parents qui avaient ce pays dans le cœur. Je ne peux pas l'exclure. Nos nostalgies, nos silences, nos histoires du soir : tout ça passe, même sans qu'on le veuille.

Moi, c'est l'inverse.

Née en métropole d'un père métropolitain et d'une mère réunionnaise, j'ai grandi à La Réunion. Puis, à 18 ans, direction la métropole. Officiellement pour « voir autre chose ». Officieusement, je crois, pour aller chercher mes racines là où elles n'avaient jamais poussé.

J'y ai construit une vie. J'y ai rencontré mon mari, réunionnais lui aussi. Mais lui, contrairement à moi, ne s'y est jamais senti chez lui. Il voulait rentrer. On a fini par le faire.

Depuis, je regarde mes enfants et je les trouve différents. Plus détendus. Plus à leur place. Comme s'ils avaient enfin posé une valise qu'ils traînaient sans le savoir.

montagne ile de la réunion

Est-ce le retour qui a fait ça ?

Impossible à prouver. Peut-être l'âge, les amis, la vie qui suit son cours. Et puis une thérapeute qui prétend avoir LA réponse, ça devrait mettre la puce à l'oreille.

Ce qui m'a fait réfléchir, c'est ça : on confond souvent « être ancré » et « être né quelque part ». On peut vivre toute sa vie dans le même village sans jamais s'y sentir à sa place. Et porter un pays entier en soi sans jamais y avoir mis les pieds.

Il y a même un drôle de paradoxe : pour sentir qu'on est de quelque part, il faut parfois en être parti. On ne mesure bien une présence que par son absence.

Dans le domaine du bien-être, on parle beaucoup d'ancrage. Poser les pieds au sol. Respirer. Méditer. Se reconnecter à son corps. Très bien, je le propose moi-même.

Mais si l'ancrage n'était pas qu'une posture ou une technique de respiration ?

Si c'était surtout une histoire d'appartenance ? À une famille, une culture, une langue, des odeurs, des visages. Un sentiment très simple : « ici, je peux être moi, sans rien forcer. »

Parce qu'on a beau respirer profondément, les pieds bien plantés au sol, si on ne se sent pas à sa place, ça reste compliqué.

Les Grecs avaient déjà une belle image de ça. Ulysse a mis vingt ans pour rentrer chez lui. Moi, presque autant. Au moins, j'ai pris l'avion.

Et quand Ulysse arrive enfin à Ithaque, il n'est plus le même homme. Moi non plus. Je ne suis pas revenue à mes racines telles que je les avais laissées à 18 ans. Je suis revenue avec des racines en plus. Celles que la métropole a fait pousser sans me demander mon avis.

Avec mes enfants, j'utilise une image. Je leur dis que la vie est un livre. Chacun écrit le sien, avec ses chapitres.

Moi, en revenant vivre à La Réunion, j'ouvre un nouveau chapitre. Le leur, on ne sait pas encore ce qu'il racontera. Et si un jour ils m'annoncent qu'ils doivent partir, loin de moi, pour écrire la suite, je comprendrai.

La vraie question n'est peut-être pas « d'où je viens ? », mais « où est-ce que je me sens totalement moi ? »

Et toi, c'est où ?

Je n'ai toujours pas de réponse. Mais j'aime beaucoup plus la question.

Par Angélique ROSALIE-REBOUT
Le 21 octobre 2026

En savoir plus