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L’instant présent : et si la vie c’était ici et maintenant ? par Frédérique Mougin

12 min de lecture

Nous passons une grande partie de notre vie à côté de notre vie.

Notre corps est assis à une table, marche dans la rue, travaille, mange, boit un café. Mais en réalité nous sommes ailleurs. Nous sommes la plupart du temps dans nos pensées, à ressasser les événements d’hier ou à anticiper ceux de demain. Sans même nous en rendre compte, nous sommes loin de nous-mêmes, loin de la vie.

En Gestalt-thérapie, cultiver l’ici et maintenant est une notion essentielle. Non pas comme un Graal à atteindre à tout prix (c’est d’ailleurs impossible), mais plutôt comme une manière d’être plus présent·e à soi, aux autres et au monde.

L’instant présent, c’est une pratique, un mouvement, une disponibilité.

Revenir dans l’instant présent n’est pas une injonction de plus. C’est une invitation à redonner au vivant la place qu’il mérite dans nos journées.

Je ne vous propose pas d’intégrer dans votre quotidien déjà ultra chargé un programme avec séance de méditation matin et soir. Je ne vous promets pas non plus la sérénité ni le calme parfait. Non, je vous parle de prendre quelques minutes pour ralentir. Respirer, sentir, regarder, écouter. Des petits moments qui peuvent changer notre façon d’habiter notre vie.

Je vais vous raconter l’expérience que je fais chaque matin.

Deux options pour démarrer la journée

Je viens de me réveiller. La fenêtre est grande ouverte, il fait presque froid. Je suis au chaud sous ma couette et j’ai le nez au frais. Un moment que j’aime par-dessus tout.

À cet endroit précis, j’ai deux options, deux façons très différentes de démarrer ma journée.

Première option. Je me laisse glisser dans mes pensées. Allez zou ! sur le grand toboggan du mental. Je suis happée par mes préoccupations du moment, je revisite en boucle les événements passés et me projette dans ceux à venir. Le mental prend le contrôle, s’emballe et s’affole, ne se gêne pas pour inviter ses potes stress et anxiété. Ça turbine, ça mouline, ça grossit. Mon corps, mes sensations, l’environnement de ma chambre, tout disparaît. Je ne suis plus que mental, stress et anxiété et possiblement ça ne me lâchera pas de la journée.

J’imagine que ça vous parle…

C’est l’option la plus facile, celle qui s’impose le plus naturellement.

Je m’ouvre à ce vécu de l’instant présent et à ce qu’il offre.

Deuxième option. Je décide de vivre ce moment autrement, d’être pleinement en contact avec ce qui m’entoure. Je respire l’odeur de mon lit. J’adore ça, c’est mon odeur, la même depuis toujours, chaude, rassurante. Avec la douceur du tissu autour de moi, ça fait comme un nid douillet. Je ressens la chaleur du lit et en même temps la fraîcheur de l’air sur le visage. J’aime particulièrement ce contraste entre le chaud et le frais.

Je regarde par la fenêtre, un grand rectangle de ciel traversé par des oiseaux. Ils quittent chaque matin le grand parc à côté de chez moi où ils nichent pour aller passer leur journée ailleurs (mais où ?) ; ils reviendront le soir. Je les regarde voler, en solitaire ou en groupe. Certains font des loopings, j’ai l’impression qu’ils jouent. Les corneilles croassent, d’autres espèces dont un merle chantent dans les arbres pas loin.

Mon regard quitte la fenêtre pour se poser sur les photos et gravures accrochées au mur en face du lit. Elles ont toutes une histoire que je me raconte. Je jette un œil sur le Bouddha en haut de l’armoire. Il semble m’observer ; je lui souris. Les cloches sonnent la demi. Je prends le temps de m’étirer, de bouger, de sentir mon corps se réveiller.

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Je m’ouvre à ce vécu de l’instant présent et à ce qu’il offre.

Cette option dure cinq minutes, peut-être dix si j’ai du temps, pas plus. Mais elle me permet de démarrer la journée autrement. Je me sens plus vivante, plus ouverte, plus connectée aux autres et à ce qui se passe autour de moi.

Apprivoiser le brouhaha du mental

Bon, je ne vais pas vous mentir, ce n’est pas toujours simple. Mon mental a du mal à se faire discret. Il aime bien tenir la première place et certains matins, il a vite fait de jouer des coudes pour imposer sa présence dans le carré VIP de mon espace intérieur.

Être dans l'instant présent n'est pas une performance, c’est plutôt une direction.

Dans ce cas-là, je ne me mets surtout pas la pression. Ce qui importe c’est d’essayer. Certes, ça demande du temps, de l’entraînement. Voir les pensées venir, les observer sans se prendre la tête ni se juger de ne pas y arriver et les laisser passer pour revenir dans l’ici et maintenant. Accepter tranquillement les allers-retours entre le moulinage mental et la conscience de l’instant présent. Ils sont inévitables et font partie de l’expérience.

Être dans l’instant présent n’est pas une performance, c’est plutôt une direction. Mais au fond, qu’est-ce que ça veut dire ?

Le Kairos, saisir le bon moment

Les philosophes de la Grèce antique distinguaient trois types de temps.

Celui qu’on connaît le mieux, c’est Kronos, le temps chronologique. Le temps linéaire, le temps de l’Histoire, celui de notre vie qui se déroule.

Ensuite vient Aiôn le cyclique. Les cycles qui reviennent, les phases qui se répètent comme les saisons, les marées, le cycle lunaire, le cycle menstruel…

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Et enfin Kairos, l’instant présent. Dans la mythologie grecque, Kairos est représenté par un dieu ailé. L’attraper par les ailes symbolise saisir le bon moment, le moment opportun. Accueillir les possibilités offertes par la vie à l’instant T, mais aussi ouvrir grand ses capteurs pour accéder à un champ d’options plus vaste que ce que l’on pense possible.

Se mettre en mouvement, oser saisir les ailes du Kairos. J’y vais, je choisis.

Attraper le Kairos par les ailes symbolise le fait de saisir le bon moment, le moment opportun.

En Gestalt, on parle de page blanche. C’est l’idée de vivre chaque instant en portant un regard neuf sur ce qui nous entoure et s’offre à  nous. Accepter que quelque chose de nouveau puisse toujours émerger dans l’ici et maintenant.

Bien entendu, c’est infaisable au sens strict. D’une part parce que nous regardons le monde avec ce que nous sommes et ce qui nous constitue. Nous évoluons, réagissons, relationnons, faisons des choix, prenons des décisions à partir de ce qui nous a construit, ce que nous avons vécu : notre histoire, nos expériences, de la plus belle à la plus traumatique, nos croyances, nos peurs, nos blocages, nos besoins, nos rêves, nos envies…

D’autre part, et là je reviens à mes options matutinales, parce que nous ne sommes pas pleinement présent·es à notre présent. Nous sommes embarqué·es dans un tunnel au rythme souvent effréné : assurer le quotidien, gérer les urgences, faire face aux imprévus. La tête dans le guidon, sans pause, sans regarder ce qui est, nous ressassons nos pensées qui souvent tournent en boucle. Le temps file, on ne le voit pas passer.

Accepter que quelque chose de nouveau puisse toujours émerger dans l’ici et maintenant.

On en arrive à vivre sans y mettre de conscience, sans y goûter. On est absent·e à soi-même et bien loin du moment présent.

En somme, nous fonctionnons la plupart du temps en pilotage automatique.

Quand nous vivons en mode automatique

Ça ne vous est jamais arrivé de vous réjouir parce que vous allez manger un éclair au café (ou votre pâtisserie préférée)… pour finalement vous rendre compte que vous l’avez déjà avalé ? Parce que vous pensiez à autre chose, vous n’en avez pas vraiment profité.

Un autre exemple. Vous avez prévu de prendre un temps juste pour vous, un petit café en terrasse. Sur le trajet, vous anticipez le bon moment que vous allez passer. Vous êtes plongé·e dans des pensées certes agréables, mais qui vous coupent de tout votre environnement. Des oiseaux qui chantent, des passants qui sourient, une brise agréable, que sais-je ?

C’est comme ça que nos journées défilent. Nous faisons les choses, mais nous ne les habitons pas vraiment.

Une fois assis·e avec votre expresso bien serré, prenez-vous le temps de le savourer pleinement ? Soyons honnêtes, pas vraiment. Il est fort probable que vous réfléchissiez à la réunion prévue en début d’après-midi ou au cadeau à acheter pour un anniversaire. Ou encore que vous gambergiez pour la énième fois sur la discussion que vous avez eue hier avec votre collègue et qui ne s’est pas déroulée comme vous l’auriez voulu. Résultat, vous buvez votre café mécaniquement, sans profiter réellement de ce moment dont vous vous faisiez une joie. Et vous ne remarquez pas non plus le fond de l’air qui pétille, le lierre qui grimpe le long du mur, la serveuse qui chantonne, ou n’importe quel autre petit détail ou petit bonheur qui vous aurait fait sourire.

C’est comme ça que nos journées défilent. Nous faisons les choses, mais nous ne les habitons pas vraiment. Nous nous perdons très vite dans le passé ou le futur sans jamais être pleinement dans notre présent, dans ce que nous vivons ici et maintenant. J’irai même jusqu’à affirmer que nous perdons du temps de vie.

Pourtant, il peut suffire d’une seule petite chose pour que tout change. Une fraise, par exemple.

La toute première fraise, une leçon de présence

Je ne sais pas si vous avez vu le magnifique film ”De son vivant” d’Emmanuelle Bercot. Benoît Magimel y joue un professeur d’art dramatique qui apprend qu’il est atteint d’un cancer et n’a plus que quelques mois à vivre (je ne divulgâche rien, c’est le point de départ de l’histoire).

Il la regarde comme si c’était la première fraise qu’il voyait et la fraise en devient incroyablement belle, comme un objet précieux.

Le film montre la façon dont Magimel au début résiste, lutte contre la réalité de sa maladie, puis lâche progressivement pour aller vers l’acceptation de ce qui est. Et dans ce lâcher prise, il y a une très belle scène où, sur son lit d’hôpital, il mange des fraises. Rien n’est dit. Il prend une fraise et se laisse absorber dans la contemplation du fruit.

C’est une découverte. Il la regarde comme si c’était la première fraise qu’il voyait et la fraise en devient incroyablement belle, comme un objet précieux. Magimel est bouleversé. On comprend qu’il vit ce moment intensément, dans l’ici et maintenant, et que quelque chose change en lui, ouvre une autre perspective. Comme s’il découvrait que malgré tout, la vie est encore là. Dans la couleur de cette fraise, dans sa texture, dans son parfum. Dans ce moment tout simple.

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La bonne nouvelle, c’est que nous n’avons pas besoin d’attendre qu’un événement chahute notre existence pour regarder le monde autrement.

Ouvrir ses capteurs au quotidien

L’idée n’est bien évidemment pas d’être dans l’instant présent en permanence. Ce serait impossible et ce n’est d’ailleurs pas l’objectif. Il s’agit plutôt de cultiver une disponibilité. D’ouvrir un peu plus grand nos capteurs pour regarder, écouter et ressentir ce qui est déjà là. Se faire le cadeau de découvrir la beauté des petits riens du quotidien.

Être dans l’instant présent, dans l’ici et maintenant, se concentrer sur sa respiration, accueillir ses sensations. Mettre ses pensées à distance, même quelques secondes.

Prendre une minute de temps en temps pour se recentrer et regarder vraiment ce qu’il y a autour de soi. Prendre conscience de son corps, écouter ses ressentis, faire appel à tous ses sens : vue, ouïe, toucher, odorat, goût.

Mettre ses pensées à distance, même si ce n’est que quelques secondes.

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Marcher dans la rue, écouter les bruits de la ville, sentir le mouvement autour de soi. Lever le nez et découvrir une mosaïque Art Nouveau (tiens, ça fait trente ans que j’habite là et je ne l’avais jamais remarquée…).

Sourire à une petite fille qui mange une grosse glace au chocolat dégoulinante.

Se poser dans un jardin, suivre un papillon qui papillonne de fleur en fleur, écouter le chant d’un merle

Regarder les arbres, vraiment. Être touché·e par leur majesté. Caresser l’écorce et sentir son relief sous les doigts. Percevoir le bruissement des feuilles dans le vent.

En montant les escaliers, se concentrer sur le mouvement des pieds, sentir le déroulé depuis le talon jusqu’aux orteils, le bruit des semelles sur les marches.

Écouter le clapotis de la pluie sur le parapluie, observer le reflet du ciel dans une flaque d’eau, s’imprégner de l’odeur de terre mouillée.

S’attarder sur la sensation de l’eau chaude et des bulles sur la peau en se lavant les mains ou en faisant la vaisselle, respirer le savon à la lavande.

La liste est infinie…

La présence comme un cadeau

Non, l’instant présent n’est définitivement pas une performance. C’est une pratique, un mouvement, une disponibilité.

La vie est là, autour de nous, dans les petits moments tout simples du quotidien.

L’instant présent, c’est une pratique, un mouvement, une disponibilité.

Bien sûr, ça ne fait pas disparaître magiquement les difficultés ni les tempêtes de l’existence. Cela n’efface ni les peurs, ni les blessures, ni les obligations du quotidien. Mais à chaque fois que nous revenons, ne serait-ce que quelques petites secondes, à notre souffle, à notre corps et à ce qui est là, quelque chose s’ouvre au milieu de tout cet encombrement, et nous retrouvons alors de la présence, de l’espace, de la vie. Et même infime, c’est déjà beaucoup.

En Gestalt-thérapie, nous cultivons cette capacité à être davantage en contact avec soi, nos sensations et nos émotions, et avec le monde qui nous entoure. L’intention n’est pas la quête d’une existence parfaite mais bien d’habiter plus pleinement la sienne.

Alors je vous invite à essayer une chose toute simple. Prenez une minute, une seule. Respirez, regardez ce qui est là, et laissez-vous surprendre par l’instant présent.

 

Crédits photographiques Unsplash
Oiseaux : Julia Craice
Feuilles : Chris Lawton
Fraises : Olivier Hale
Fleur de pissenlit : Wu-Yi

Par Frédérique MOUGIN
Le 25 septembre 2026

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